Juste un instant ...
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Il est parti.
Il aimait suivre des rails dont il ne savait rien de la destination.
Moi je le voyais se perdre, brûlé par le soleil ou transi de froid.
Il éclatait de rire.
Je devinais dans ses yeux la petite gare où il arrivait après une longue marche.
Les portes battaient, les lumières faiblissaient, plus personne au guichet.
La nuit exhalait les odeurs mêlées de toute une journée.
Parfois il s’asseyait sur un banc, attendant qu’une ombre vienne le surprendre.
Il aimait imaginer la vie de ceux qui transitaient dans ce lieu.
Il cherchait ardemment les détails qui réveilleraient ses sens endormis.
Il reprenait sa marche, les yeux rivés au sol, les membres désarticulés, s’arrêtant devant chaque objet dont tant de voyageurs se délestaient.
Même lorsque certains le dégoûtaient, il n’hésitait pas à le prendre, le malaxer, le broyer.
Que réduisait-il ainsi ?
Cherchait-il à pulvériser une part de lui-même ?
Certains autres lui semblaient si fragiles.
Il s’asseyait devant eux.
Il les contemplait avant de les toucher.
Ses gestes étaient précis.
Il les déposait dans sa main.
Ses doigts épousaient les contours.
Sa peau transmettait à son cerveau les influx nerveux de ses perceptions atrophiées.
Il les faisait rouler dans le creux de sa main.
... les basculait lentement de l’une à l’autre.
... les enfermait tout entier, comme si c’était un trésor, son trésor, qu’il voulait protéger.
Ce contact avec l’objet, les émotions qu’il faisait naître créaient des courants qui appelaient le mouvement dans tout son corps.
Ses plantes de pied s’enracinaient.
D’une bascule harmonieuse du bassin il déployait ses jambes lançant vers le ciel ses deux bras reliés par l’objet.
Il goûtait l’étonnement de sa posture : un arbre s’élançant vers la lumière.
Lentement le mouvement venait habiter chaque cellule.
L’espace à son tour se transformait jusqu’à me transmettre cette vibration qui soudain jaillissait lorsqu’il libérait l’objet de ses mains.
Tout en lui devenait silence.
Telle un boomerang cette libération revenait fendre l’armure qu’il s’était construite.
Il me disait : « je dois poursuivre sur cette voie ».
Toucher, sentir, tendre l’oreille, fermer les yeux … il ressentait l’émerveillement de la découverte.
Oser se laisser conduire vers ces territoires inconnus.
Il lui devenait impératif, nécessaire, de plonger et boire à la source de ce plaisir, cet envahissement de sensations.
Est-ce cela vivre ? me glissa t-il dans l’oreille d’une voix nouvelle.
Il venait de naître à lui-même.

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